Dora Jeridi   née en 1988 à Paris

Artiste peintre, Dora Jeridi vit et travaille à Paris. Après des études d'histoire politique, elle part vivre en République Démocratique du Congo. A son retour en France, elle intègre les Beaux-Arts de Paris en 2019.

« Après un long parcours académique, vivre au Congo fut pour moi le moment d’une libération fondamentale. S’y produisit le déverrouillage d’une virulence intérieure qui jusque-là était restée inaccessible. Depuis, mon travail se caractérise par le développement d’une pratique ardente, énergique et expressive. Elle témoigne d’un désir fort vis-à-vis de la matière et d’un rapport gourmand, parfois vorace, à la peinture. Celle-ci est le véhicule permettant de dépasser la logique discursive et intelligible du langage. Elle révèle un refus de l’ordre du discours concomitant à l’arrêt de mon parcours universitaire. La peinture m’apparaît comme l’expression plus tangible d’une réalité en excès, qui déborde le textuel, et qui permet de montrer ce qu’on ne peut pas dire. Elle se montre ainsi figurative par certains aspects, mais les images que j’y représente sont le plus souvent défigurées, fragmentées, éclatées ou rendues incompréhensibles. Le débord va jusqu’à une rupture du motif. La peinture s’exprime dans toute sa plasticité : « à la fois matière de synthèse et matière explosive » pour reprendre les termes de Catherine Malabou. Conformément à une logique de la sensation, j’utilise une palette expressive aux couleurs vibrantes afin de produire ce que Bacon appelait des « noyaux d’intensité ». La couleur, dans sa force, est autant menaçante que vitale. J’emprunte également à Bacon son goût pour une « peinture jetée », une peinture de l’accident. Sur la toile, j’applique la matière de façon expérimentale en laissant une grande place à l’improvisation et à la prise de risque. C’est à mon sens à cette seule condition que la peinture peut s’exprimer dans ce qu’elle a de vivant et selon un rythme énergique.
Le regard formé par l’observation des maîtres classiques (Vélasquez, Goya, Le Greco), je m’intéresse sans cesse à leur technique et à la façon dont ils conquirent leur liberté picturale. Pour moi, ils constituent des modèles dont les fruits enfouis ont toute leur place dans l’actualité de la peinture contemporaine mais leur apport se mêle aussi à d’autres influences picturales plus récentes (les peintres de la Slade School, les néo-expressionnistes allemands notamment). Les images qui viennent nourrir mon travail proviennent de sources variées dans le temps et dans l’espace : des citations picturales, d’anciennes photos de famille, des archives historiques, des images aléatoires issues d’internet ou encore des photogrammes cinématographiques et des photographies personnelles, mais aussi des visions issues de mes rêves. Ces fragments s’articulent alors souvent de façon chaotique pour donner lieu à une image nouvelle, à la manière de ce que Marc-Alain Ouaknin appelle l’Alt Neu Kunst et qu’il définit en empruntant les mots de Walter Benjamin : « Cette image où le passé entre en résonance, le temps d’un éclair, avec le présent pour former, avec lui, une constellation ». Absorbés de la sorte dans la toile, les fragments forment une nouvelle proposition, sorte de narrativité énigmatique qui pousse le spectateur à s’imaginer sa propre relation au tableau. Il s’agit pour moi, non pas d’introduire un récit mais bien de créer avant tout du désir. Bien que ma pratique soit liée à une histoire personnelle, ce n’est pas cela qui se donne à voir, mais plutôt la manifestation allusive, tantôt onirique, tantôt cauchemardesque, d’un cheminement intérieur inaccessible, opaque et mystérieux. Ce qui prime n’est donc pas l’histoire, rendue illisible, mais bien la sensation intense de ce qui est représenté. Il s’agit ainsi de montrer, selon l’expression de Lyotard, « un monde non-dit, silencieux, quoique avide d’expression ».
Mes peintures exposent une mythologie personnelle, insaisissable et sous-marine. Elles témoignent d’une tension irréductible entre la volonté de créer un univers total et l’éclatement de cette constellation par l’attention savoureuse portée aux fragments et aux détails ; tension irréductible entre déferlement chaotique et quête de la grâce.»



The painter Dora Jeridi lives and works in Paris. After studying political history, she went to live in the Democratic Republic of Congo. On her return to France, she joined the Beaux-Arts de Paris in 2019.

'After following a long academic itinerary, I found crucial liberation when I went to live in the Congo. It was there that an inner virulence — until then inaccessible to me — came unlocked. Since then, my work has been characterized by the development of a fiery, energetic and expressive practice. It testifies to a strong desire for the material and a greedy, sometimes voracious, relationship to painting as a way of means for going beyond the discursive and decipherable logic of verbal language. It lays bare a rejection of the world of discourse that accompanied the end of my university education. Painting seems to me a more tangible expression of an exuberant reality that overflows the textual. It provides a way of showing what cannot be said. It is thus figurative in certain respects, but the images that I present are most often disfigured, fragmented, blown apart or radically slowed, overflowing to the point of disrupting the theme. For me, painting expresses itself in all its plasticity: “both synthetic and explosive matter” to borrow the expression of Catherine Malabou. In accordance with a logic of sensation, I use an expressive palette of vibrant colors in order to produce what Bacon called “nuclei of intensity”: the force of color can be as threatening as it is life-giving. I also borrow from Bacon his taste for “throwing paint”, painting by chance. On the canvas, I apply the material in an experimental way by leaving a great deal of room for improvisation and risk-taking. I believe that it is only under this condition that the painting can express itself in all its own liveliness and energetic rhythm.
Having had my vision trained by observing the work of classical masters (Velasquez, Goya, El Greco), I continue to be interested in their technique and the way they conquered their pictorial freedom. For me, they constitute models whose buried fruits are highly relevant to the latest developments in contemporary painting. But their contributions to my work are also mixed with more recent pictorial influences, especially the painters of the Slade School and the German neo-expressionists. The images that nourish my work come from various sources across time and space: pictorial cliches, old family photos, press clippings, historical archives, random images from the Internet, film stills and personal photographs. These fragments are then often articulated in a chaotic way to give rise to a new proposal. This corresponds to what Marc-Alain Ouaknin calls Alt Neu Kunst, which he defines by borrowing the words of Walter Benjamin: “This image where the past joins with the present, for the time of a lightning bolt, to form together a whole constellation”. Absorbed in this way into the canvas, the fragments form a new image, which, faced with an enigmatic narrativity, pushes the spectator to imagine his own relationship to the painting. For me, it is not a matter of introducing a narrative but of creating a desire. Although my practice is linked to a personal history, that is not what is displayed. Rather it expresses the allusive manifestation, dreamlike or nightmarish, of an inaccessible, opaque and mysterious inner journey. So it is not the story, rendered unreadable, that is most important, but the intense sensation of what is represented. It is thus a question of showing, in the words of Lyotard,”an unspoken world, silent, yet full of expression”.
My paintings expose a personal mythology, elusive and underwater. They testify to an irreducible tension between the will to create a total universe and the explosion of such constellations by the enticing attention brought to their fragments and details; between a chaotic surge and the search for grace'.

 
Formation / Education
2019-2022 École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris — atelier Djamel Tatah
2010-2012  Master de l’Institut d’Études Politiques de Paris (Sciences Po)
2008-2010 Master d’histoire Paris IV-Sorbonne
2005-2007 Hypokhâgne-Khâgne, Lycée Claude Monet, Paris


Résidences / Residency programm
2020 Artiste en résidence à L’Orfèvrerie, Saint-Denis, France 
2015 Artiste en résidence à La Villa Raymonde, Gaillac, France


Expositions collectives / Group shows
2021 The Big Big Combo, sous le commissariat d’Alain Berland, ENSBA, Paris
2021 Art au Centre, sous le commissariat de Sophie Delhasse, Liège
2021 CRUSH, sous le commissariat de Xavier Franceschi, ENSBA, Paris
2020 Amours II, sous le commissariat de Laurent Quénéhen, Galerie Héloïse, Paris
2020 Salo VIII, sous le commissariat de Laurent Quénéhen, Salon du dessin érotique, Paris



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 ︎ dora.jeridi@gmail.com